Peine perdue, d’Olivier Adam

Chronique réalisée pour les Chroniques de l’Imaginaire

Ce long roman pourrait aussi s’intituler Autopsie d’un fait divers. Il se passe dans une station balnéaire anonyme située entre Marseille et Nice, mais nettement plus proche de Nice. Peut-être que les gens du coin reconnaîtront l’endroit, mais ce n’est pas mon cas. La période n’est pas très précise non plus, mais c’est en tout cas hors saison, au printemps ou en automne on ne sait pas bien.

Antoine est la vedette de l’équipe locale de foot, lors d’un match il s’énerve contre Florian le défenseur adverse qui le serrait de trop près et lui casse le nez. Il écope bien sûr d’une suspension. Antoine est un homme sanguin, bagarreur, consommateur de diverses drogues et père qui assume mal son divorce. Il ne tient aucun boulot sur la longueur et en ce moment il repeint les caravanes du camping tandis que son ami Jeff tient le restaurant du site, lequel appartient à Perez, un mafieux local qui possède toute la ville ou presque.

Une grosse tempête s’abat sur le littoral. Antoine devait venir chercher Nino son fils, mais il est en retard comme toujours. Marion son ex n’arrive pas à le joindre et doit partir travailler, finalement Marco son nouveau compagnon emmène le petit chez son père. Le camping est saccagé et Antoine introuvable, Jeff est ivre et n’a rien vu. Dans l’après midi, on apprend qu’Antoine est à l’hôpital dans le coma avec le crâne défoncé. Les soupçons se portent vite sur Florian et ses amis qui clament leur innocence.

Le livre est divisé en vingt trois chapitres, chacun consacré à une personne touchée de près ou de loin par l’un des deux évènements, l’agression d’Antoine ou la tempête, ou les deux.  Nous suivons les actions et surtout les pensées de la personne durant tout le chapitre. Mais il n’y a pas beaucoup d’action en réalité, il s’agit surtout de la description des pensées et états d’âme ou réflexions des protagonistes.

L’écriture est poétique, il y a une certaine discontinuité qui veut nous montrer la volatilité des pensées et de l’attention. Les personnages pensent et racontent leur histoire, tandis que l’intrigue prend corps lentement.

J’ai beaucoup aimé cette balade méditerranéenne, par contre j’ai moins apprécié la fin assez brutale, comme si on sortait d’un voyage assez éthéré pour retomber dans une réalité sordide de faits divers. Tout se recentre autour d’Antoine et de Jeff, les autres personnages sont laissés en plan, on se sait pas ce qu’ils deviennent, notamment le beau personnage de Léa. C’est un peu comme un soufflé qui retombe et on a finalement l’impression de beaucoup de bruit pour rien, une sorte de long bavardage pour meubler le vide, car si l’on supprime tous les personnages secondaires dont on a partagé les pensées, il ne resterait qu’une nouvelle pas très consistante, un entrefilet dans le journal local.

J’avais entendu beaucoup de bien de ce roman l’année dernière lors de sa sortie et j’étais impatiente de le découvrir. Je l’ai apprécié mais j’aurais voulu une fin plus étoffée qui ne laisse pas autant de personnages en plan. On a un peu l’impression qu’à un moment, l’auteur veut en finir avec son roman et bâcle les deux derniers chapitres, à moins qu’il envisage une suite .

Peine

 

 

 

Le dernier message de Sandrine Madison, de Thomas H. Cook

Chronique réalisée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

Nous suivons les dix jours du procès de Samuel Madison, professeur à la modeste université de Coburn dans le sud des USA. Il est accusé d’avoir assassiné sa femme Sandrine également professeure dans la même institution. Sam clame son innocence et affirme qu’il s’agit d’un suicide. Le procureur Singleton pense avoir affaire à une diabolique mise en scène et a demandé la peine de mort, Morty, l’avocat juif et obèse de Sam essaie de le rassurer en affirmant que le dossier ne repose sur rien.

Alexandria, fille de Sam et Sandrine est revenue d’Atlanta pour soutenir son père. Elle est prise dans le tourbillon et ne sait que croire, par moment elle croit son père coupable et par moment non.

Nous suivons chaque journée en détail et les différents chapitres sont consacrés aux témoignages des différentes personnes appelées à la barre, ainsi qu’aux pauses de midi et aux soirées de Sam et Alexandria. Nous sommes le plus souvent dans la tête de Sam, mais parfois un narrateur intervient aussi à la troisième personne. Sam n’a pas la cote dans sa ville il passe pour un intellectuel hautain et distant, l’inspecteur Alabrandi, chargé de l’enquête l a rapidement pris en grippe. Sam a marqué son mépris devant les débuts de l’enquête et l’inspecteur s’est obstiné.

Durant son procès, Sam est absent, occupé à analyser son mariage et la manière dont il a dérivé. Lorsqu’ils étaient jeunes, Sam et Sandrine étaient heureux, ils ont fait un voyage marquant autour de la Méditerranée, ils avaient de grands rêves et de grandes ambitions, comment ont-il pu en arriver là ?

Le livre est truffé de références littéraires et je n’ai pu m’empêcher de penser à L’étranger de Camus. Sam semble être le jumeau de Meursault, des détails anodins et sans importance en soi s’enchaînent pour l’entraîner dans une ronde mortelle. D’ailleurs, vers la moitié du livre, Cook se réfère explicitement à l’oeuvre de Camus.

On suit la descente aux enfer de Sam qui se demande s’il n’est pas finalement victime de l’implacable vengeance de sa femme qu’il a trompée de façon assez idiote.

Mais comme toujours dans les livre de Cook, les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être et la fin nous réserve un retournement de situation. C’est un magnifique roman noir qui mérite un grand coup de coeur, comme tous ceux de cet auteur. Le dernier message de Sandrine à son mari veut le remettre sur les bons rails, mais est-ce encore possible ?

le dernier

Des voleurs comme nous, de Edward Anderson

Chronique réalisée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

Ce livre est sorti en 1937, son auteur n’a pas trouvé son public et n’a plus jamais rien écrit hormis quelques nouvelles, qui n’ont pas eu plus de succès.  Et pourtant, ce petit livre est une perle, un trésor que devrait posséder tout amateur de roman noir, mais sans doute le public contemporain n’a-t’il pas su voir cette pépite.

C’est un livre court et on ne peut en raconter beaucoup sans en dire trop : Bowie, T-Doub et Chicamaw s’évadent du pénitencier de l’Oklaoma où ils purgent une peine à perpétuité pour des braquages de banques. Il s’échappent grâce à une ruse, traitent très bien leurs otages et les relâchent le plus vite possible sans leur faire de mal,ils utilisent seulement leur voiture. Le trio est constitué d’un blanc, d’un noir et d’un indien. Ils vivent dans le sud des USA et nous les suivons durant un an entre 1934 et 1935. Ils sont très attachants et humains. Nous suivons leur cavale, leurs espoirs et leurs résignations. Durant la première moitié du livre, les trois fugitifs sont au centre de l’action et dans la deuxième partie, nous nous intéressons surtout à Bowie, personnage particulièrement juste, loyal et fidèle.

Il s’agit d’un vrai roman noir écrit à l’apogée du genre, mais il ne fait pas le portrait de gangsters de grandes villes, nos héros sont des campagnards ou des citoyens de toutes petites villes du sud, ravagé par la crise économique. Anderson nous les présente sous un jour très sympathique, certes ils braquent des banques, mais de façon non violente. Pour eux les vrais voleurs ce sont ceux qui profitent de la misère des autres et s’enrichissent sur le dos des plus défavorisés. Ils ne sont pas des Robin des Bois pour autant, Chicamaw est un ivrogne égoïste et jaloux. La critique sociale est sous jacente tout au long du livre, illuminé par le magnifique et lumineux personnage de Bowie.

Un autre thème est la manipulation par la presse, aux ordres du système et plus soucieuse d’endoctriner que d’informer.

Ce livre nous emmène dans un univers disparu, plus proche de celui de Caldwell que de Hammett. C’est un petit bijou à ne surtout pas manquer. Il est vite lu, mais sûrement pas vite oublié. Le style est très agréable et on ne s’y ennuie pas du tout.  Quand on découvre de telles perles, on se dit que le polar contemporain américain a beaucoup perdu en qualité, surtout si on pense à certains succès de librairie actuels.

Des voleurs

 

Nous cheminions entourés de fantômes aux fronts troués, de Jean- François Vilar

Chroniques réalisée pour  Les chroniques de l’Imaginaire

Ce livre est difficile à classer, c’est un thriller atypique ou un roman, difficile à dire.

Le livre commence en novembre 1989, Alex et Victor viennent de passer plus de trois ans, précisément mille vingt et un jours aux mains de ravisseurs aux revendications inconnues. Ils ont enfin été libérés et se trouvent dans l’avion militaire qui les ramène en France où ils vont passer quelques jours à l’hôpital. Le héros du livre est Victor un photographe. Le docteur Laurent lui annonce qu’il va le suivre un certain temps pour l’aider à se réacclimater à la vie normale, surtout qu’en plus du reste, son appartement a été cambriolé et presque complètement vidé de son contenu.

Victor comprend vite que Laurent est plus flic que médecin et il le croise souvent dans ses balades nocturnes, leur relation est tantôt cordiale, tantôt tendue. Victor peine a retrouver ses repères, son patron lui envoie Solveig, une journaliste pour l’interviewer sur sa captivité, il choisit de rester dans les banalités, refusant d’entrer dans le détail et surtout dans le ressenti de sa vie d’otage. Alex lui donne un rendez-vous secret, mais Laurent devine sans peine le lieu. Alex est victime d’un accident de circulation un peu bizarre et on ne saura jamais si c’est un accident ou un meurtre, Victor se demande ce qu’il avait de si important à lui dire alors qu’ils ont choisi de ne partager que des banalités durant leur détention.

Lors de l’enterrement, Victor dépose sa rose non sur la sépulture d’Alex, mais sur celle de Léon Sedov (le fils de Trotsky). Le geste touche Gaïl la maîtresse d’Alex, très en colère qu’Alex n’ait jamais tenu parole et divorcé comme il le lui avait promis. Par dépit, elle demande à Victor de coucher avec elle et lui offre le carnet d’Alfred Katz, le père d’Alex. Ce journal va du premier janvier au mois de novembre 1938. Ce carnet est au coeur du livre, Victor veut découvrir le secret d’Alfred, il en est obsédé, il devient Alfred par moment. Il erre dans Paris, souvent la nuit, souvent en compagnie de Solveig et suivi à distance par Laurent, à la poursuite d’Alfred.

Que dire de ce roman étrange ? Tout d’abord il est écrit dans une langue belle, riche et poétique, les phrases sont musicales. Il y a ensuite un énorme, immense travail de documentation. La première parution de ce livre date de 1990 et je pense qu’à ce moment il était intéressant. Il a malheureusement très mal vieilli, car le monde a beaucoup changé en un quart de siècle. La thématique principale est le communisme, et surtout les bisbilles entre trotskystes et staliniens. L’année 1938 est présentée en détail à travers Alfred, militant trotskyste et Félix militant stalinien. L’autre thème est Prague et l’histoire de la Tchécoslovaquie, aussi vue au travers de l’histoire du communisme local. Vilar mêle habilement les personnages fictifs et historiques, malheureusement le sujet a vraiment pris la poussière et le lecture de ce gros pavé est vraiment très ennuyeuse si l’on n’est pas un passionné de l’histoire du communisme et de ses tendances. De plus il y a peu d’action, tout au long de cette interminable lecture j’ai attendu quelque chose qui n’est jamais arrivé. Et même la révélation des dernières pages sur le carnet n’est pas un vrai coup de théâtre, il me semble que Victor finit par retrouver Alfred, mais je n’en suis pas sûre et c’est tellement sans importance.

A réserver aux seuls lecteurs désireux de tout savoir sur Trotsky, Staline, le printemps de Prague et la crise des Sudètes, pour les autres à éviter comme la peste. Toutefois, je suis sûre qu’à sa première publication, ce livre valait la peine d’être lu, mais le monde a trop changé pour que son sujet central garde un intérêt pour nous.

nous

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

Chronique réalisée dans le cadre des matches de la rentrée organisés par Priceminister

J’avais beaucoup entendu parler de ce livre et j’étais très curieuse de le découvrir. L’auteur revient sur une crise mystique qu’il a traversée il y a vingt cinq ans. Il nous explique comment il est devenu chrétien, comment il s’est lancé à fond dans les pratiques rituelles catholiques durant trois ans pour enfin perdre la foi – du moins y renoncer un Vendredi saint. Il rejette sa croyance pour devenir non pas athée, il dit ne plus croire assez pour cela, mais un agnostique amical envers le christianisme et les chrétiens. Je ne partage pas le moins du monde sa vision de la foi finalement très rituelle et peu vivante il a lu l’Ecriture, surtout l’évangile de Jean, mais ne semble pas avoir reçu le baptême du Saint Esprit qui rend la Bible actuelle et vivante, mais surtout qui permet une communion vivante avec le Christ. Il dit être plus honteux de cet épisode de sa vie que de son goût pour les vidéos pornographiques et c’est bien triste, mais cette affirmation est sans doute aussi une provocation destinée à faire bondir ses amis chrétiens.

Emmanuel Carrère pose de bonnes questions aux chrétiens, il se demande comment parler de la foi sans être croyant, il se dit fasciné par la foi. Il se demande comment de nos jours des gens peuvent accepter une histoire aussi extravagante, avoir une conduite aussi peu conforme aux aspirations naturelles de l’homme et par ailleurs se comporter de manière parfaitement sensée et rationnelle dans les autres domaines de leur vie.

Le livre est surtout centré sur l’auteur, son ressenti, ses souvenirs etc. Mais c’est aussi une formidable enquête sur les débuts du christianisme, en particulier sur l’oeuvre de Paul et de Luc. Carrère nous emmène sur leur trace dans l’empire romain du premier siècle et c’est tout à fait passionnant, on apprend beaucoup de choses sur cette époque et ses acteurs. Il tire aussi de nombreux parallèles entre notre époque et celle des débuts de l’Eglise. Pour lui, la religion actuelle est la religion du moi et de l’individualisme forcené, et elle entraînera la fin de notre civilisation comme le christianisme a rongé de l’intérieur et fait s’écrouler la civilisation romane. Sur ce point on peut craindre qu’il ait entièrement raison.

Ce livre n’est ni tout à fait un document, ni tout à fait une autobiographie ni tout à fait un roman. Il est très très intéressant à lire, mais je reconnais l’avoir fait avec un oeil plutôt critique quant à son contenu. Carrère se réfère très souvent à Ernest Renan, qui est un des précurseurs, mais pas le premier d’entre eux, de la lecture critique de la Bible. Je m’interroge : Si un médecin ou un physicien écrivait un livre en se référant principalement à une sommité du dix-neuvième siècle, est-ce qu’on le prendrait au sérieux ? Certainement pas, toutefois avec les textes bibliques, ce style de livres racoleurs paraissent régulièrement. Des livres qui reprennent des théories plutôt datées et en font des best-sellers. On ne peut pas s’en prendre aux auteurs mais bien aux lecteurs trop naïfs et mal informés, ou peu désireux de s’informer. Le livre d’Emmanuel Carrère est un bon roman historique et un agréable moment de lecture. Toutefois si on veut avoir une vision actuelle et scientifique des débuts de l’Eglise, mieux vaut s’adresser à Daniel Marguerat. Et ceux qui cherchent des révélations iconoclastes sur le Jésus historique peuvent aller voir chez Rudolf Bultmann ou Pierre Parroz, ils pourront voir que la théologie protestante va beaucoup plus loin que les best-sellers grand public.

Le royaume

Douce nuit maudite nuit, de Seth Grahame- Smith

Chronique réalisée pour Les chroniques de l’Imaginaire

J’étais impatiente de découvrir ce roman, mais au final j’ai été bien déçue.

Balthazar, un jeune voleur syrien surnommé le Spectre d’Antioche s’enfuit à travers le désert de Judée avec l’armée à ses trousses. Il fanfaronne, persuadé que son chameau est jeune, en pleine forme et capable de distancer ses poursuivants. Mais une nouvelle fois il a parié sur le mauvais cheval, si l’on peut dire. Le matin il a pillé le palais d’un notable romain tyrannique dans une ville voisine, sûr de bénéficier de la complicité, ou pour le moins de la passivité de la jeune fille de la victime qu’il pensait avoir séduite. Mais la demoiselle a donné l’alerte et notre héros finira dans un cachot du roi Hérode le jour même après une rude bataille .

Le même jour, Joseph et son épouse Marie, sur le point d’accoucher cheminent en direction de Bethléem afin de s’inscrire au recensement, ils ne trouveront pas de place à l’auberge, mais dans une modeste étable où Marie donnera naissance à son fils.

En prison, Balthazar rencontre Gaspard et Melchior, il organise une évasion audacieuse et voici nos trois voleurs devenus mages, fuyant la prison d’Hérode et attirés par une étoile très brillante arrêtée dans un petit village. C’est ainsi que les mages, pas encore rois rencontreront Marie, Joseph et leur bébé.

Seth Grahame-Smith récrit le récit de la Nativité et nous conte les deux premières semaines de vie de Jésus. Deux semaines d’aventures et de batailles mettant en scène les mages, la sainte famille, Hérode et Ponce Pilate entre autres, sans oublier un magicien particulièrement maléfique. Le récit oscille entre épopée fantasy avec ses batailles sanglantes, la lutte du bien contre le mal, Dieu contre la magie, entre récit fantastique avec les interventions miraculeuses de Dieu et les mauvais tours du magicien et entre roman historique inclassable. Je l’ai trouvé vraiment très indigeste, les deux cent premières pages sont remplies de batailles, de sang, de violence avec des personnages totalement caricaturaux et sans épaisseur, conformes à leur légende, même si le cadre n’est pas tout à fait traditionnel.

Passé la page deux cent, les deux principaux personnages, Joseph et Balthazar prennent soudain vie. Ils deviennent des hommes rongés par le doute et travaillés par les question existentielles. Une piste intéressante s’ouvre et l’on reprend intérêt à ce récit chahuté. Malheureusement, cette piste  sera peu exploitée avant le magnifique et bref dernier chapitre du livre qui lui donne une épaisseur. On retourne aux scènes de batailles et de torture avec un Hérode plus pervers que jamais. Durant tout le livre, Jésus ne fait que dormir dans les bras de Marie, même si on peut lui attribuer quelques miracles, du moins à son Père céleste.

L’évolution de Joseph et de Balthazar sont les pistes les plus intéressantes du livre, malheureusement trop peu utilisées par l’auteur, qui a préféré nous livrer une épopée assez peu convaincante et plutôt rocambolesque. Heureusement que le dernier chapitre vient relever le niveau de ce livre pas franchement intéressant ni passionnant. Je me rends bien compte qu’il est difficile d’écrire un récit où tant de paramètres sont connus d’avance, mais je ne trouve pas que l’auteur a réussi à relever le défi. La grande violence et les descriptions sadiques trop présentes dans ce roman m’ont dérangée au plus haut point.

Douce nuit

La vallée des masques, de Tarun Tejpal

Chronique réalisée pour les Chroniques de l’Imaginaire

Kama vit sa dernière nuit, sa compagne dort et il enregistre le récit de sa vie. Il sait que ses anciens compagnons vont le retrouver et venir l’exécuter selon le rituel de leur secte, c’est à dire le saigner comme un poulet. Le narrateur raconte en alternance son présent, avec la découverte des valeurs humaines et sa vie dans la secte.

Le roman se passe en Inde et cette secte (imaginaire, mais fortement inspirée de faits réels) a été crée par Aum (le son primordial) et son second Ali (comme le numéro deux de l’islam). Ils se sont retirés dans une vallée perdue et inaccessible de l’Himalaya avec leurs adeptes. Ils ont voulu créer une société respectant une parfaite égalité entre les hommes (au sens masculin du mot). Kama a suivi toutes les étapes, allant de l’exercice physique à la méditation et a peu à peu gravi les échelons de cette société secrète. Il est devenu X 470, a porté le masque qui rend tous les visages égaux et a pu rejoindre la caste des guerriers, les Wafadar. Ce sont des soldats parfaits, sanguinaires et cruels, ils sont impitoyables avec les plus faibles. Kama désire s’élever dans la hiérarchie du groupe, il aimerait intégrer l’élite proche des deux dirigeants.

Les initiations sont de plus en plus cruelles et pour appartenir à la crème de la secte, Kama doit purifier Le Nid des handicapés, où se terrent les « déchets » de cette société impitoyable.

Les femmes sont aussi traitées avec cruauté. Les jeunes filles sont violées par un des dirigeants après leurs premières règles, ce qui s’appelle l’initiation par l’Eveillé, les plus jolies sont envoyées dans le Sérail des Bonheurs Fugitifs (un bordel). Les enfants ne sont pas élevés par leurs parents, mais en collectivité, même s’ils finissent par savoir qui est leur mère. C’est une femme révoltée par son sort qui ouvrira finalement les yeux du héros et le poussera à s’enfuir dans l’outre-monde (la société normale) où il découvrira l’amour et la musique.

Il s’agit d’une fable philosophique qui dénonce de façon virulente les sectes et les régimes totalitaires avec leurs délires et leur négation de l’individu menant à la violence, la recherche de pureté entraînant la purification (ethnique ou autre). Le livre est plein de références au monde de l’hindouisme, à l’islam (avec Ali), et aux régimes totalitaires qui ont régné au siècle dernier, qu’il s’agisse du maoïsme (la longue marche) ou du nazisme (Lebensborn, extermination des handicapés, vision de la femme). C’est un livre très prenant et passionnant. On suit le héros dans ses pérégrinations, on est horrifiés devant la cruauté de certaines scènes, on espère qu’il arrivera à s’échapper. Malgré toutes les différences culturelles qui nous séparent de Kama, on entre facilement dans son récit et dans sa tête.

L’auteur veut montrer comment on crée des mythes et on les utilise pour opprimer les hommes, son livre se veut un plaidoyer pour le pluralisme. Il est écrit dans une très belle langue, très agréable à lire, malgré certaines scènes parfois insoutenables.

Un très belle découverte qui a eu un succès mérité lors de sa première parution en français en 2012.

La vallée des masques